Serge Gainsbourg forever

rockvib-400

5 – La ballade de Melody Nelson

(extrait du livre Rock Vibrations, la saga des hits du rock

Rescapé dès la première heure…

— Vous avez des jumeaux, avait déclaré le docteur.

La jeune femme dont il venait de palper le ventre s’appelait Olga. Quelques semaines plus tôt, elle avait été tentée de mettre fin à cette nouvelle grossesse mais au pied du mur, elle n’en avait pas eu le cœur. Son premier né, Marcel, avait pris de très longues vacances au royaume des anges, dès l’âge de seize mois et l’arrivée de la petite Jacqueline ne l’avait consolé qu’en partie — dans son échelle de valeurs, les gamines ne comptaient point. À présent, elle savourait la perspective de mettre au monde deux robustes petits gars.

Olga était l’épouse de Joseph Guinzburg et tous deux avaient fui leur Russie natale en proie à la guerre civile. Après avoir débarqué à Marseille avec de faux papiers fabriqués à Istanbul, ils s’étaient installés à Montmartre et Joseph monnayait ses talents de pianiste dans des cabarets.

Lorsque était arrivé le jour J, Olga avait d’abord subi une profonde déconvenue : c’était une fille qui était apparue… Malgré elle, la maman était tombée en pleurs. La perspective d’élever une sœur aîné et deux jumelles ne l’enchantait aucunement.

Il était alors arrivé, royal, opérant un lever de rideau remarqué, un petit gavroche miraculé qui ne s’appelait pas encore Serge . Pour un artiste de cette trempe, il était impossible de rater son entrée.

Aussi loin qu’il se souvienne, Lucien, le garçon de la famille, revoyait son père Joseph au piano interprétant Bach, Chopin ou Gershwin, comme pour se pardonner à lui-même les anecdotiques chansonnettes qu’il interprétait dans les bars pour assurer sa subsistance.

Lucien avait lui-même été initié au piano dès l’âge de cinq ans, par un paternel d’une terrible impatience, dresseur de quatre sous transformant l’enseignement en un parcours du combattant. L’approche de la beauté était servie par un professeur désuet, esclave d’un système nerveux sur le vif. Joseph mettait un point d’honneur à initier ses enfants à la musique classique, mais avec une menace sous-jacente : il était interdit d’écouter quoi que soit d’autre.

Les périls extérieurs s’était bientôt montrés plus inquiétants que les imprévisibles sautes d’humeur de Joseph. Régulièrement, Lucien subissait le mépris voilé des bonnes gens qui prenaient plaisir à déformer son nom, l’appelant Jinzberg ou Jinzburg pour mieux mettre en exergue son statut d’immigré. À partir de 1941, la situation devint plus tragique : au moindre faux pas, il risquait sa peau. Olga avait franchi la ligne de démarcation et l’enfant de confession israélite avait été recueilli par une institution laïque de Limoges. À l’occasion d’une descente de miliciens dans le collège, il avait passé deux jours dans les bois, une hache à la main, redoutant qu’un SS ne surgisse pour demander son identité.

Après la Libération, Lucien avait découvert l’ivresse du Paris requinqué, revigoré par le jazz et les nouveaux chanteurs, de l’intrigante et longiligne Juliette Gréco au poète sautillant Charles Trenet. Lucien s’essayait au dessin et à la peinture, suivant des cours à l’Académie de Montmartre. C’est Joseph qui lui avait fait prendre la relève d’une vocation qu’il avait lui-même abandonnée : « Dans le Transsibérien, il avait peint le portrait d’une femme qu’il avait aimée. Il s’était assoupi et on lui avait volé cette toile. Depuis, il s’était juré de ne plus jamais toucher à une plume ou pinceau. Cela paraît aberrant, mais c’est très slave ».

Lucien pratiquait la peinture, abordant tous les courants, et savourait en parallèle la poésie et les belles lettres. Il s’aventurait tout autant sur le piano, à la découverte des compositeurs modernes ignorés par Joseph, tels Stravinsky ou Schönberg. Et puis, il y avait eu la découverte du jazz, avec outre la déesse Billy Holiday, quelques explorateurs débridés du piano, Art Tatum et Count Basie. Sans parvenir à égaler ses modèles, Lucien orientait son toucher pianistique sur la trace des conquérants de la note bleue.

L’intrusion clandestine dans l’antre d’un seigneur de la peinture, un hidalgo moustachu qui asservissait le réel à ses fantasmes picturaux fut déterminante pour la suite. En 1951, Lucien avait épousé l’une des élèves de l’Académie de Montmartre, la fantasque Elisabeth. La belle était secrétaire d’un dessinateur surréaliste, Georges Hugnet, et avait ainsi eu entre les mains les clés de l’appartement de Salvador Dali. Ensemble, Lucien et Elisabeth s’étaient immiscés dans les intérieurs du peintre. Une fois dans le repaire du maître, ô stupeur… Le faste et l’opulence s’étalaient sous leurs yeux avec un goût relevant du sublime : des tableaux de maîtres, des murs peints en noir, une salle de bain digne de la Rome antique avec les dizaines de flacons de Gaia… Lucien fut marqué à vie par le luxe impérial qu’il découvrit chez Dali et cette sensation d’immense raffinement n’allait cesser de résonner en lui.

Lucien Ginzburg s’adonnait toujours à la peinture mais peinait à gagner sa subsistance avec ses toiles, vivant le plus souvent aux dépens d’Elisabeth. Joseph fronçait les sourcils et le traitait volontiers de gigolo. De guerre lasse, il avait opté pour le cabaret, suivant en cela l’exemple de son père musicien. Au Touquet, devant un public estival d’anglais richissimes, son style de piano pétri de jazz séduisait les fines fourchettes. Fier de son art, Lucien s’était insurgé lorsqu’un client du club était venu tendre une pièce de un franc : « Monsieur, je ne suis pas un juke-box ! »

Imbibé de jazz et de musique classique, Lucien méprisait la chanson populaire. Boris Vian avait toutefois débarqué, avec ses vers mordants, truffés d’humour, enrobés d’orchestrations audacieuses.

« Il balançait avec une gueule blême des textes étonnants sur des musiques ultramodernes. Je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire là-dedans. »

La vocation d’auteur était née. Lucien Ginzburg tenta de proposer ses œuvres aux gloires du jour, comme Tino Rossi ou Edith Piaf. En 1957, il avait réussi à placer deux chansons à son idole de jeunesse, Juliette Gréco et se risquait, en dépit d’un physique ingrat, à interpréter lui-même celles qu’il écrivait d’une plume sans concession.

Au cabaret Milord l’Arsouille, le pilier de cabaret avait officié comme pianiste de Michèle Arnaud avant de chanter ses propres chansons, tout en combattant un trac maladif. La grande dame avait décelé les trésors cachés dans la prose exquise de cet homme à la tête de chou qui marmonnait plus qu’il ne chantait. Elle l’avait éperonné, reprenant quelques pièces du mal aimé dans son propre répertoire. En tant que chanteur, Lucien Ginzburg se distinguait par ses textes incisifs et virulents envers la gente féminine, ce qui avait le don de fasciner les spectatrices assises près de leurs maris gênés. Lui-même avait quitté Elisabeth et s’était choisi comme patronyme une appellation qui sonnait bien de chez nous, Serge Gainsbourg. Dans la foulée, il s’était composé un personnage ad hoc, finement sapé, à l’image d’un aristocrate décadent, dans la lignée de l’atmosphère captée chez Salvador Dali. Serge Gainsbourg s’était produit en première partie de Yves Montand et de Jacques Brel et ce dernier lui avait dit un jour :

— Tu ne réussiras que quand tu auras conscience que tu es un crooner.

— Moi un crooner ? Tu as vu ma gueule ?

Ce visage défait avait pourtant attiré l’attention de Jacques Canetti, le gérant du Théâtre des Trois Baudets, qui s’évertuait à mettre en avant les nouveaux talents de la chanson française, de Brassens à Reggiani. L’une de ses chansons, « Le poinçonneur des lilas », marquait les esprits par son fameux refrain : des p’tits trous, des p’tits trous…  « J’étais allé voir un poinçonneur et lui avait dit : Monsieur s’il vous plait, quels sont vos espoirs après une journée de boulots comme ça ? Il m’avait dit : jeune homme, je veux voir le ciel. » 

En 1958, Canetti avait publié le premier album de Serge Gainsbourg, Du chant à la Une, sur les disques Philips. Pour l’occasion, Marcel Aymé s’était fendu d’un billet doux : « Ce pianiste de vingt-cinq ans est devenu compositeur de chansons, parolier et chanteur. Il chante l’alcool, les filles, l’adultère, les voitures qui vont vite, la pauvreté, les métiers tristes. Ses chansons inspirées par l’expérience d’une jeunesse que la vie n’a pas favorisé, ont un accent de mélancolie, d’amertume, et souvent la dureté d’un constat. » Un autre écrivain émérite, Boris Vian, ne s’y était point trompé. Le 12 novembre 1958, dans une chronique pour Le Canard Enchaîné, l’auteur de l’Écume des Jours recommandait d’écouter de manière attentive l’album Du chant à la Une.

Le disque avait été couronné par l’Académie Charles Cros, mais sa diffusion avait été restreinte. Le poinçonneur des lilas fut repris par les facétieux Frères Jacques, un groupe de comiques troupiers, ultimes représentants d’un genre en voie de disparition. S’ils avaient popularisé la chanson, ils avaient accentué l’aspect burlesque des « p’tits trous » masquant derrière leurs moustaches de carabins les aspérités du quotidien de ce « gars qu’on croise et qu’on n’ regarde pas » et qui vit sous la terre, là où « il n’y a pas d’ soleil ».

Il en était ainsi. Lors de ses premières années de music hall, Gainsbourg avait avant tout brillé en sa capacité d’auteur compositeur,  au service d’autres voix, telles Catherine Sauvage, Isabelle Aubret ou Juliette Gréco qui avait repris « la Javanaise » en 1962. Son troisième album, qui comportait pourtant la touchante « Chanson de Prévert » n’avait pas dépassé le stade de la confidentialité.

Les yé-yé ont soudain envahi les ondes… Des chanteurs et des groupes composés d’adolescents se livraient à une pâle imitation des pionniers anglo-saxons du rock. Amateurs de texte à la portée mineure, ils sont honnis par les représentants de la chanson française à l’ancienne. Les auteurs dignes de ce nom boudent cette frange juvénile. Serge, pour sa part, a senti qu’il avait là une carte à jouer et ne snobe aucunement les sollicitations des yé-yés. Pour Pétula Clark, il écrit « Vilaine fille, mauvais garçon » et aussi deux chansons pour France Gall.

Gainsbourg a une position privilégiée. Ayant démarré au cours des années 50, à une époque où les chanteurs à texte faisaient les soirées des amateurs des clubs parisiens, il a acquis une maîtrise de la versification mais aussi une science du phrasé syncopé issu du jazz. Il peut mettre à profit cet art sur les rythmes plus simples du rock et inventer un nouveau langage. « J’ai su précéder les modes et les utiliser avant qu’elles n’éclatent» disait l’intéressé.

C’est avec une chanson écrite pour France Gall que Gainsbourg s’impose comme auteur vedette. La juvénile blonde gagne en 1965 le grand prix de l’Eurovision avec la « Poupée de cire, poupée de son ». Un texte bien plus décalé qu’il n’y semblait au premier abord, car le mythe des idoles et de leurs fans y est gentiment déboulonné tandis que Serge s’autorise déjà quelques allusions à la fraîcheur de France :

Autour de moi, j'entends rire

Les poupées de chiffon

Celles qui dansent sur mes chansons

(…)

Je n'suis qu'une poupée de cire

Qu'une poupée de son

Sous le soleil de mes cheveux blonds

Mais un jour je vivrai mes chansons

Sans craindre la chaleur des garçons

Devenu auteur à succès, Serge a vu son carnet de commandes s’emplir. Pour Pétula Clark, il écrit « La gadoue » tandis que Mireille Darc lui inspire « Hélicoptère ». Son style s’est affiné lorsqu’il a écrit pour Brigitte Bardot, actrice avec laquelle il a connu une courte liaison, « Harley Davidson ». Pour France Gall, Serge a poussé l’ambiguïté avec un texte tout en double sens, au grand dam de la jeune chanteuse, inconsciente des mots qu’il lui fait porter : « Les sucettes ».

Pour sa part, Gainsbourg en a sa claque du « son français » et c’est désormais à Londres qu’il réalise ses propres albums, entourés de musiciens baignés dans la matrice rockeuse. Après avoir troqué le piano du music hall pour de bonnes guitares électrifiées, il connaît un embryon de popularité avec « Qui est in, qui est out », qui sonne à la manière des Yardbirds et des Stones.

« Je t’aime, moi non plus » devient son premier hit en tant que chanteur. Le titre est inspiré d’une boutade de Salvador Dali qui a jadis déclaré : « Picasso est communiste, moi non plus. » Une première version a été enregistrée avec Bardot tenant le rôle de l’amante lascive, mais la chanson n’a pas été gravée sur vinyle, l’actrice s’étant finalement rétractée. Aux alentours de mai 68, Gainsbourg a rencontré Birkin sur le tournage du film Slogan. La jeune actrice anglaise dont il est tombé amoureux va servir de cobaye sur « Je t’aime, moi non plus ».

Sorti en février 1969, le single a d’abord fait sourire, avant de soulever l’ire de la presse bien-pensante. L’Osservatore Romano monte au créneau pour dénoncer le caractère sulfureux de la chanson. « Je t’aime, moi non plus » est interdite d’antenne en Italie comme dans de nombreux autres pays. Dans l’Espagne qui est encore sous le joug du fasciste Franco, le ministre de la désinformation en a purement et simplement proscrit la vente. Serge dira plus tard que le Vatican lui a fait une publicité d’enfer et qu’ils étaient son meilleur attaché de presse. En août, bien que la chanson soit bannie des ondes de la BBC, « Je t’aime moi non plus », monte à la première position des ventes au Royaume Uni — du jamais vu pour un 45 tours français. « En Angleterre, tout le monde s’était mis à nous adorer, » a rapporté Jane Birkin. « On faisait des photos de nous courant dans les blés, Top of the Pops venait nous interviewer à la maison. On nous demandait si nous avions réellement fait l’amour durant l’enregistrement, ce à quoi Serge avait trouvé la réponse parfaite. Il rétorquait que si cela avait été le cas, il aurait sûrement enregistré un 33 tours plutôt qu’un 45. C’était une période heureuse. »

Gainsbourg confierait plus tard à Denise Glaser qu’il ne s’attendait point à un tel retentissement. « Je pensais en vendre vingt-cinq mille, j’ai dû en vendre trois millions et demi, quatre millions. Cette chanson a fait ma fortune, ce n’était pas provoqué, je l’ai fait parce que je la trouvais belle et la plus érotique qui soit. C’est une chanson d’amour, c’est tout. Et puis je t’aime, pourquoi moi non plus ? Parce que je suis un garçon trop pudique pour dire moi aussi ! »

Propulsé par « Je t’aime moi non plus », le couple Gainsbourg et Birkin est désormais de toutes les fêtes. En parallèle, Serge a produit l’une de ses plus belles œuvres, « L’anamour », mais sa carrière est demeurée discrète. Une fois de plus, l’esthète se voit adulé pour ses coups d’éclats davantage que pour les pépites de son œuvre.

Sur « Je t’aime, mon plus », Serge a intensifié un phrasé déjà élaboré avec « Initials B.B. » et « Bonnie & Clyde » : pour l’essentiel, il déclame ses vers sur un somptueux maillage orchestral, plutôt que de les chanter. Il va reprendre l’exercice sur un projet plus ambitieux, un concept album à l’image des productions menées par les groupes anglo-saxons. En France, aucun artiste n’avait encore tenté une telle expérience. Au vu du succès mondial remporté par le single avec Jane Birkin, la compagnie phonographique ne peut qu’apporter son soutien. Durant plusieurs mois, Gainsbourg s’enferme en studio avec Jane et l’orchestrateur Jean-Claude Vannier pour finaliser « L’histoire de Melody Nelson ».

(extrait du livre ‘Rock Vibrations’.

Plus de détails sur cette page : Rock Vibrations, la saga des hits du rock

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