Exile on main street – la séduction tardive d’un album mythique

Dans le top 10 des fans de musique rock

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Quels sont les meilleurs albums de tous les temps ?

La question a souvent été posée à des lecteurs de magazine de rock comme à des critiques musicaux. Dans une telle liste, l’on trouve souvent un disque particulier des Stones, le double album Exile on Main Street. Il est classé en huitième position du classement publié par le magazine Rolling Stones en 2003.

Pour de nombreux amateurs des Rolling Stones, cette consécration obtenue par Exile on Main Street a de quoi surprendre. L’album a fait suite à trois chefs d’œuvres majeurs du groupe : Beggar’s Banquet, Let it Bleed et Sticky Fingers. Chacun d’eux comportait des chansons devenues légendaires, respectivement « Sympathy for the Devil » pour le premier, « Gimme shelter » pour le deuxième et « Can you hear me knocking » ou « Wild horses » pour le troisième. Exile ne comporte aucune chanson de ce calibre. Le seul single qui en est sorti, « Tumbling Dice » est du Stones de très bonne facture, avec des accents soul et r’n’b. Il est toutefois loin d’être à la hauteur des titres précités. Qui plus est, la qualité sonore de Exile laisse fortement à désirer, en particulier si on la compare à celle de ces fameux albums qui ont précédé. Exile est parfois proche de la bouillie sonore, et manque singulièrement de clarté. « Ce fut l’un des premiers disques grunge » a jugé Richards en 2002.

Qu’est ce qui fait alors le charme de Exile amenant certains fans à le réécouter au moins une fois par mois ? Une incroyable énergie, une folle vitalité, quelque chose qui s’apparente à un feu d’artifice rock. Sa création s’est déroulée dans des conditions chaotiques, débridées, dans une ambiance à la fois festive et dissolue…

À partir des années 70, les Stones ont demandé à un de leurs amis, le Prince Rupert Lowenstein de jeter un œil sur leurs affaires. Celui-ci a examiné leurs comptes et découvert un fait ahurissant : Allen Klein, l’homme qui était en charge de leur gestion les a purement et simplement escroqués. Les Stones ont un arriéré d’impôts non réglé d’une telle ampleur qu’ils sont ruinés ! Pire encore, Klein a accaparé les droits d’éditions des chansons sorties jusqu’alors. « Satisfaction », « Jumpin’ Jack Flash » et autres « Sympathy for the devil » sont devenus la propriété de ce comptable new-yorkais. Pour une déconvenue, c’est une déconvenue !

Que faire en attendant que la justice règle les choses vis-à-vis de Allen Klein ? Rupert Lowenstein conseille aux Stones d’émigrer en France. S’ils s’y installent sans attendre et y vivent une partie majeure de l’année, ils pourront échapper au fisc britannique. Les Stones décident de suivre ce conseil et partent vers la Côte d’Azur. Charlie Watts et Bill Wyman ont la sagesse d’acquérir des propriétés. Moins avisé, Keith Richards loue une villa à Villefranche-sur-Mer. Mick Jagger, pour sa part, a d’autres préoccupations : il est sur le point de se marier avec le mannequin Bianca Perez Morena.

En avril 1971, les Rolling Stones ont signé un contrat avec Atlantic Records, une maison de disque dirigé par un affable personnage, Ahmet Ertegun, qui a auparavant accueilli des légendes du calibre de John Coltrane, Aretha Franklin et aussi le groupe britannique Led Zeppelin. L’album Sticky Fingers sort le 23 avril chez Atlantic Records et très vite, il grimpe à la première place des charts américains. Il n’est toutefois pas question de chômer : Ertegun veut un autre album pour le printemps de l’année suivante.

Les Stones disposent de certains morceaux ébauchés lors des séances de Sticky Fingers comme « Sweet Virginia » ou « Shine a light » et ne sont que trop heureux de les conserver pour ce nouvel opus – il n’est pas question que le vil Allen Stein puisse récupérer ces titres.

Durant le mois de mai, Mick Jagger et Keith Richards se mettent en quête d’un studio français qui pourrait favoriser l’enregistrement du nouvel opus – une ferme dans les montagnes serait un cadre idéal. Ils étudient maintes possibilités sans parvenir à la fameuse satisfaction. Le sud de la France ne paraît pas adapté au type d’enregistrement souhaité en ce début des années 70 !

Une idée émerge alors : deux ans plus tôt, les Stones ont dépensé 65 000 livres britanniques pour faire construire un camion dédié à l’enregistrement, ce qu’ils appellent leur studio mobile. Il a déjà servi à l’enregistrement de quelques morceaux de Sticky Fingers dans la résidence anglaise de Mick Jagger. Pourquoi ne pas rapatrier ce studio en France ?

Il reste à trouver l’endroit adéquat. La cave à vin de la résidence louée par Keith Richards apparaît comme le lieu le plus approprié : c’est un local sans le moindre attrait et même plutôt laid. Il serait toutefois possible d’y loger tant bien que mal les musiciens. Une fois que la chose a été convenue, il ne reste plus qu’à informer la compagne de Keith…

« J’ai regardé Anita et je lui ai dit : ‘hey, babe, il va falloir que nous gérions la chose !… »

Ce qu’Anita Pallenberg  ne sait pas encore, c’est quelle devra parfois organiser à dîner pour une vingtaine de personnes, en tenant compte des invités de passage…

Le camion d’enregistrement mobile arrive à Villefranche sur Mer le 7 juin 1971 et la gestation effective de l’album démarre dès la deuxième semaine de juin. Elles se déroulent le plus souvent de huit heures du soir jusqu’à trois heures du matin.

Le producteur Jimmy Miller et l’ingénieur du son Andy Johns opèrent depuis le camion qui est stationné à l’extérieur de la villa avec un système d’interphone. Très vite, de nombreux problèmes sont rencontrés. En raison de l’humidité qui s’accumule dans la cave, la batterie sonne de manière peu claire et les guitares ont tendance à se désaccorder. « Elles se décalaient d’un demi-ton au milieu d’une chanson, » s’est rappelé Andy Johns. « Il fallait donc aller leur dire d’arrêter avant qu’ils ne terminent un morceau pour rien. »

Charlie Watts, qui vient de s’installer en France, doit traverser Nîmes et Aix-en Provence avant d’arriver à Villefranche-sur-Mer. Comme il n’existe pas encore d’autoroute, le trajet lui prend près de sept heures sur de petites routes. Il décide assez vite de loger à Nellcote, le temps d’achever l’enregistrement.

Au début de juin, Keith Richards a eu un accident en faisant du kart et la souffrance qu’il ressent l’incite à renouer avec l’un de ses vieux démons : la drogue. De ce fait, il a tendance à s’endormir au moment alors qu’il est en train d’enregistrer, parfois en plein milieu d’une prise. Une nuit, Andy Johns va déclarer forfait et rentrer à son domicile à une demi-heure de Villefranche-sur-Mer. A peine arrivé, il reçoit un appel de Richards qui crie « Mais où êtes vous passé ? » et le somme de revenir illico. Par bonheur, le guitariste va alors lâcher quelque chose de spectaculaire.

Du fait du manque de place, Nicky Hopkins peut se retrouver à jouer du piano dans une pièce, Bobby Keys effectue son solo de saxophone dans le couloir tandis que Charlie Watts et Bill Wyman enregistrent la rythmique, chacun dans une cabine de brique séparée. Pour se caler, Richards observe les baguettes de Charlie qui dépassent régulièrement de l’emplacement où il installé sa batterie ! L’exiguïté des lieux rend difficile d’entendre distinctement ce qui est joué et la chaleur est souvent insupportable. Tandis que certains enregistrent, d’autres s’amusent ou dînent lorsqu’ils ne sont pas simplement affalés dans un coin, terrassés par la prise de stupéfiants.

Ce qui ne facilite pas le travail en groupe, c’est que Mick Jagger après être parti en voyage de noces avec sa dulcinée, effectue de fréquents allers et retours à Paris afin de prendre soin de Bianca, qui connaît une grossesse difficile. Lorsqu’il émerge de sa torpeur, Richards se met à déplorer que Jagger ait souvent à s’éclipser d’urgence, notamment en des moments où une certaine magie s’installe entre eux. En réalité, Jagger déteste l’inactivité qui peut régner au milieu des soûlards et junkies dans la villa de Nelcotte. Bien souvent, un autre des Stones manque à l’appel au moment où un morceau doit être enregistré et il arrive donc que Mick Taylor assure la basse ou même que le producteur Jimmy Miller tienne la batterie.

En octobre, Jagger récupère les bandes et décide qu’il vaut mieux que le mixage ait lieu ailleurs, très loin de Nelcotte. Interrogé sur son contenu, Jagger semble déplorer que les Stones ne soient pas allés plus loin :

« C’est un album très rock’n’roll et c’est une bonne chose. Dans le même temps, je suis très lassé du rock’n’roll. Il est bon d’explorer… »

Jagger passe plusieurs mois de décembre à février au studio Sunset Sound de Los Angeles puis en mars 1972 dans un autre studio de la même ville, le Wally Helder. Les Stones ont gravé un trentaine de titres et il paraît difficile d’en écarter les deux tiers. Il est donc jugé opportun de sortir un double album. Le titre de l’album fait référence au fait qu’ils sont comme en exil, étant partis  pour la France.

La pochette de l’album est confiée au photographe Robert Frank. Celui—ci décide d’exploiter un visuel qu’il a vu dans un salon de tatouage à New York : un mur recouvert de photographies de gens étranges ou monstrueux. Il se sert d’une caméra bon marché afin d’obtenir des clichés des Stones qu’il puisse intégrer dans ce panorama.

Lors de sa sortie en mai 1972, Exile on Main Street est plutôt mal reçu. L’album est jugé brouillon, dispersé, manquant de panache. Fort de ce mauvais accueil de la critique rock, ses ventes sont décevantes. Pourtant, les journalistes modifient peu à peu leur jugement et progressivement, Exile on Main Street se voit encensé.

« La plupart des critiques ont dit que Exile on Main Street était un tas de m… Puis, ils ont tourné et déclaré que c’était probablement un des meilleurs albums que les Stones aient sorti. Que dire ? Je ne fais plus attention à ce que peuvent dire les critiques », a dit Bill Wyman ?

À la fin des années 70, le magazine Village Voice le désigne « meilleur album de la décennie ».

Jagger est toutefois demeuré mitigé à l’égard de Exile on Main Street.

« C’est un très bon disque, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’il contient le meilleur du travail des Stones. Je pense que Beggar’s Banquet et Let it Bleed sont meilleurs. » a-t-il déclaré en 1987. Jagger déplore notamment que l’album ne contiennent que fort peu de chansons utilisables en concert : « Tumbling Dice », « Happy », « All down the line » et « Sweet Virginia ».

Dans une interview donnée en 2003, Jagger disait qu’il adorerait pouvoir retravailler sur Exile car, disait-il, « c’est l’un des mixages les plus déplorables que j’aie jamais entendu ».

Le vœu de Jagger a enfin été entendu. Pour le printemps 2010, une édition intégralement remasterisée de Exile a vu le jour. Mick Jagger et ses acolytes se son

C’est ce nouveau mixage que nous avons aujourd’hui et quelque chose s’est transformé…

L’on réalise peu à peu que nous avons bel et bien affaire à l’un des monuments de la musique. Comment expliquer que le mal aimé ait ainsi opéré une mutation ? Quatre explications viennent à l’esprit, et chacun vient compléter l’autre.

La première est de nature pratique. Exile on Main Street était originellement un double album et donc divisé en quatre faces, très inégales. Si la première était excellente, la troisième, à l’exception de « Happy » pouvait laisser sur sa faim et de même pour la quatrième face, qui se termine fort curieusement sur un morceau dénué d’intérêt ¾ « Shine a light » eut été plus approprié. Or, Atlantic a eu l’excellente idée de placer ces 18 titres sur un seul CD. L’on récolte ainsi plus d’une heure ininterrompue de musique des Stones, Mick et ses compères explorant des territoires fort divers du rock au country en passant par le gospel. Avec une écoute d’une seule traite, Exile on Main Street se laisse déguster avec délice. Mieux encore, Exile est une globalité, davantage qu’une suite de chansons qui se distingueraient individuellement. C’est un album à considérer comme tel.

Le second point est tout aussi lié à l’évolution de la consommation de la musique. De nos jours, l’iPod et ses confrères ont imposé un mode d’écoute prioritaire : le casque aux oreilles. Or, dans ce mode, Exile fait l’objet d’une véritable redécouverte. L’on découvre mille détails : les solis que tricote le frêle guitariste Mick Taylor, les interventions de Nicky Hopkins au piano, les saxophones de Bobby Keys… Exile était fait pour une écoute au casque et il est sorti à l’époque des chaînes stéréos.

Le troisième point est qu’avec le recul, les albums à la Exile sont devenus trop rares, sinon inexistants. Les Stones étaient et demeurent un groupe qui enregistre « live ». Une amie qui a surpris le quintette dans les studios Pathé Marconi me l’a raconté. Jagger, Richards et leurs acolytes ne sont pas un groupe de studio au sens où on l’entend aujourd’hui. Les Stones répètent un morceau inlassablement jusqu’à obtenir une prise digne de figurer sur l’album. Exile est donc un album live, incroyablement vivant, dénué d’effets, de trucages. Et ce qui est rare est cher.

Enfin, le quatrième point concerne le « son » et semble valider ce que disait Richards. Exile est sorti à une époque où la plupart des albums de progressive music disposait d’un son léché, clair, avec chaque instrument bien détaché. C’était le cas des disques de Genesis, de Pink Floyd, de Lennon, de Emerson, Lake & Palmer… Enregistré à la maison, Exile a un son brouillon, brut, fouillis et sauvage. À se demander ce qu’il venait faire à cette époque. Plus de trente ans ont passé et ce son ne surprend plus, il s’est banalisé avec le punk ou le grunge. Il demeure une incroyable énergie, une folle vitalité, quelque chose qui s’apparente à un feu d’artifice rock.